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Les femmes et les hommes sont-ils égaux face à l’épidémie de Covid-19 ?

Les femmes et les hommes sont-ils égaux face à l’épidémie de Covid-19 ? C’est ce qu’ont cherché à savoir trois chercheuses du groupe de travail Genre et Covid-19 nouvellement créé par le magazine scientifique britannique The Lancet. D’autres journaux anglophones ont également mené leur enquête sur cette question d’actualité. Il apparait que les inégalités sont présentes à plusieurs niveaux : bien qu’il y ait autant d’hommes que de femmes contaminés par le virus à ce jour, le taux de mortalité chez les hommes est légèrement plus élevé – 2,8% pour les hommes contre 1,7% pour les femmes selon les premières statistiques. Cependant, comme le note le Forum Economique Mondial, « par d’autres moyens, peut-être moins évidents, le virus semble affecter de manière disproportionnée les femmes ».

En 2007, l’Organisation Mondiale de la Santé  constatait déjà dans un rapport que les rôles attribués à chaque sexe dans la société influençaient la façon dont les hommes et les femmes vivent leur quotidien et donc les agents infectieux avec lesquels ils/elles pourraient être en contact. Autrement dit, le rôle que jouent les femmes dans nos sociétés les mettraient en première ligne d’une épidémie comme celle que l’on vit aujourd’hui. Il y a plusieurs raisons pour cela : les femmes représentent une majorité du personnel de l’économie du soin à la personneque ce soit le personnel hospitalier ou en tant qu’aidantes  –  mais aussi d’autres métiers en contact direct avec la population comme celui d’hôtesse de caisse ; elles sont aussi plus sévèrement affectées par les fermetures d’école car elles assument majoritairement la garde des enfants; et par ailleurs, alors que la population française est en confinement total depuis quelques jours, les risques de violences domestiques sont exacerbés. Une épidémie de grande ampleur comme celle qu’on vit aujourd’hui ne peut qu’amplifier les inégalités sociales déjà existantes.

Les femmes en première ligne de l’épidémie

Afin d’être efficace pour toute la population, la réponse à une crise sanitaire d’une telle ampleur doit prendre en compte les différences qui existent entre les hommes et les femmes en termes de vulnérabilité, d’exposition aux pathogènes et de traitement à recevoir. Ces différences se sont faites gravement ressentir pendant d’autres épidémies dans les dernières années. Pendant la crise d’Ebola de 2014 à 2016 en Afrique de l’Ouest, les femmes étaient plus vulnérables à la maladie du fait de leur rôle traditionnel d’aidantes de proches malades au sein de leur famille. Parallèlement, bien que les revenus de tout le monde aient été affectés par Ebola, les femmes ont mis plus de temps à retrouver leur salaire d’avant la crise, selon des chercheurs.  Il est donc impératif que ces expériences informent les décisions prises pour lutter contre l’épidémie du coronavirus actuelle de manière inclusive. 

Selon un rapport de l’OMS datant de 2019, les femmes représentent 70% du personnel de santé dans le monde entier – la plupart du temps en tant qu’infirmières – ce qui signifie qu’elles sont essentielles à la lutte contre les épidémies. En Chine, dans la province de Hubei où s’est déclarée l’épidémie, 90% du personnel de santé mobilisé sont des femmes. En France, les chiffres sont aussi sans équivoque : on retrouve 85% de femmes dans les formations paramédicales et sociales. Parmi le million de personnes qui composent la fonction publique hospitalière, 78% sont des femmes. Ces femmes sont en contact direct avec les malades et sont donc le plus à risque d’être infectées. Selon les experts, l’exposition des infirmières au virus est plus importante que pour les médecins car elles sont en charge des prises de sang et des prélèvements sur les patients.

En France, la colère des femmes monte

En France, depuis le début du confinement, le personnel hospitalier a été nombreux à témoigner de leurs conditions de travail déplorables. Dans Le Point, une infirmière de la Pitié-Salpêtrière dénoncent les risques auxquelles elle est confronté chaque jour alors qu’elle travaille sans masque FFP2, sans formation sur le nouveau virus et parfois même en contact avec des collègues contaminés qui se retrouvent obligés de travailler s’ils n’ont aucun symptômes prenant le risque de contaminer d’autres collègues et patients. Le travail que ces infirmières fournissent est souvent sous-payé et elles ne sont pas protégées comme il le faudrait, comme on le voit aujourd’hui avec les pénuries de masques, de vêtements protecteurs et de désinfectants qui sévissent en France. Tout cela dans le contexte d’une fonction publique hospitalière en crise qui faisait encore grève il y a seulement quelques mois.

Et quid des assistantes maternelles ? Cette autre profession où l’on retrouve une majorité de femmes est aussi mobilisée afin de prendre en charge les enfants de ceux qui ne peuvent télétravailler, notamment les personnels d’établissements médicaux. Les assistantes maternelles se retrouvent donc dans l’obligation d’accueillir les enfants de soignants – qui ont peut-être été exposés au virus – sans protection renforcée, les gestes barrières étant particulièrement difficiles à respecter avec des bébés et des enfants en bas âge…Parmi ces femmes qui se retrouvent en première ligne de la pandémie, on retrouve aussi les hôtesses de caisse. Mardi 17 mars, alors que des foules se sont précipitées dans les supermarchés en profitant des dernières heures avant le début du confinement obligatoire, les hôtesses de caisse se retrouvaient sans protection. Dans certains cas, aucun conseil de sécurité ni de réunion préalable par l’employeur. Ces femmes manipulent les produits, croisent des centaines de personnes par jour, parfois sans gel hydroalcoolique à disposition ou de temps pour se laver les mains. Ce sont grâce à elles et les employé.e.s de rayon que les Français confinés peuvent continuer à faire les courses et se réapprovisionner, et pourtant elles demeurent les grandes « oubliées » de cette épidémie et les moins protégées. Alors que la deuxième semaine de confinement débute, les grandes enseignes ont pris des mesures en fournissant des gants et des masques à leurs employé.e.s ainsi que des écrans en Plexiglass aux caisses, ou parfois juste du film transparent. 

Une charge mentale décuplée

Comme le déplore The Lancet, les politiques de santé publique ne se sont, jusqu’à présent, pas intéressées aux impacts genrés des épidémies virales. Du fait de la distribution encore actuelle des rôles sociaux la fermeture des écoles ajoute une charge aux mères qui doivent donc moins travailler, ce qui peut avoir des répercussions sur la vie professionnelle, et sur la charge mentale portée par les femmes. A l’heure du confinement, dans beaucoup de foyers, comme le redoute The Atlantic, beaucoup de couples se retrouveront, par nécessité (financière ou du fait des responsabilités des emplois occupés) ou amplification des rôles sociaux genrés, dans une configuration « traditionnelle » du couple avec un mari qui travaille et une femme qui s’occupe des enfants.

La problématique existe d’autant plus pour les familles monoparentales. En France, la mère « est le pilier des familles monoparentales », comme le rappelle l’INSEE. En effet, la mère assure la charge de la famille monoparentale avec enfant(s) mineur(s) dans une majorité des cas : sur 22,5% de familles monoparentales françaises en 2014, 18,5% sont des femmes seules avec enfant(s). Ces femmes-là subiront de plein fouet l’isolement et la fermeture des écoles.

La santé reproductive et sexuelle passe à l’as

C’est une conséquence déjà observée lors de la crise d’Ebola durant laquelle les fonds normalement attribués à la santé reproductive et sexuelle ont été redirigés vers la réponse à la crise. Pendant une telle crise sanitaire, le système de santé tout entier se concentre uniquement sur l’épidémie et d’autres services qui ne sont pas considérés comme des priorités sont tout bonnement mis en pause.  Par conséquent, en Afrique de l’Ouest, pendant Ebola la mortalité maternelle a augmenté dramatiquement.  Au Sierra Leone, un des pays les plus affectés par Ebola entre 2013 et 2016, plus de femmes sont mortes de complications pendant l’accouchement que d’Ebola. Ces décès n’attirent évidemment pas autant l’attention.

En France, ce sont les femmes nécessitant un IVG qui pourraient se retrouver en difficulté pendant la période de confinement. Le 19 mars, un amendement a été déposé au Sénat afin d’allonger le délai légal de l’IVG de deux semaines et de supprimer la seconde consultation pour les mineures. Cet amendement a été refusé. Selon la sénatrice ayant déposé l’amendement, Laurence Rossignol, les conséquences sont les plus terribles pour celles qui auraient dépassé le délai légal – qui pourraient normalement se rendre en Espagne ou aux Pays-Bas – mais qui se retrouvent maintenant bloquées suite à la fermeture des frontières. Déjà, une perturbation de la pratique des IVG a été constatée alors que les établissements de santé sont saturés et les rendez-vous pour avortement sont reportés. Selon Libération, plusieurs consignes ont été communiquées aux professionnel.lle.s par le ministère de la Santé et le Secrétariat d’Etat aux Droits des Femmes : favoriser les IVG par voie médicamenteuse pour lesquelles les sages-femmes seront fortement mobilisées. Elles ont d’ailleurs maintenant le droit d’utiliser la téléconsultation. Il est important de noter que par décision gouvernementale, l’IVG est classée parmi les soins urgents et devrait donc être maintenue pendant la durée de l’épidémie. Par ailleurs, on peut aussi se procurer la pilule contraceptive en pharmacie avec une ordonnance périmée jusqu’à fin mai.

Doit-on craindre une recrudescence des violences domestiques ?

Une autre conséquence de l’épidémie et du confinement : le risque accru de violences domestiques. Comme l’ont rappelé de nombreuses associations ainsi que la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, « le confinement à domicile peut hélas générer un terreau propice aux violences conjugales ». Alors qu’elles sont confinées chez elles, parfois avec leur conjoint violent, les femmes sont beaucoup plus vulnérables. La première semaine du confinement, il était encore très difficile pour les femmes d’appeler le 3919, le numéro d’écoute et de conseils pour les victimes de violences conjugales, qui ne répondait pas et paraissait fermé. Cependant, il est de nouveau opérationnel depuis le 23 mars du lundi au samedi de 9h à 19h grâce à Solidarité Femmes qui continue son activité en télétravail. En cas d’urgence, il faut contacter le 17 directement. Il est par ailleurs important de rappeler que les services qui assurent le traitement des contentieux essentiels, dont les affaires de violences conjugales, reste ouvert ainsi que la plateforme arretonslesviolences.gouv.fr.

Dans les autres pays qui subissent ou ont subi le confinement total, ces craintes se sont avérées. En Italie, trois féminicides ont été enregistrés en Italie dans les trois premières semaines de l’épidémie, dont deux perpétrés au domicile des victimes. En Chine, les ONG locales ont alerté qu’une augmentation de la violence domestique depuis le début du confinement. Les signalements ont triplé en février 2020 par rapport à l’année dernière. Dans la plupart des cas, il s’agit surtout de femmes dans des foyers déjà violents où la violence se retrouve exacerbée par le confinement. The Economist rapporte qu’un réseau a même été créé pour aider les victimes de violences domestiques pendant la période de quarantaine ainsi qu’un guide publié par une ONG pékinoise pour conseiller les femmes sur les procédures de divorce en confinement.

Une sous-représentation des femmes dans les instances décisionnelles

The Lancet met en lumière un paradoxe frappant : alors que les femmes sont souvent les plus exposées aux épidémies, notamment celle du Covid-19, du fait de leur rôle au sein du foyer et leur métier, elles sont sous-représentées dans les instances nationales et internationales de décision et de gestion de l’épidémie du coronavirus. L’enquête prend comme exemple la task force (groupe de travail) sur le coronavirus de la Maison Blanche aux Etats-Unis : sur 22 membres, seulement 2 sont des femmes. A l’époque du Zika et d’Ebola, les impacts genrés ont été laissé de côté : sur 29 000 articles publiés sur ces deux épidémies, seulement 1% examine l’impact du genre.  Par conséquent, si le monde est capable d’apprendre de ces erreurs, cette crise sanitaire pourrait représenter une opportunité : l’épidémie du Covid-19 pourrait être la première où l’on étudie et tient compte des différences d’impact entre les sexes et les genres. Cependant, beaucoup reste à faire. La France est aujourd’hui en proie à une crise à laquelle elle n’était pas du tout préparée et dans ce contexte, les questions de genre semblent très loin des esprits des dirigeants et des politiques.